L’écriture poétique comme convocation à la désistance
- Amanda

- 15h
- 5 min de lecture
Penser la poésie avec la psychanalyse — du moins tel que je m’y suis risquée — ne vise nullement à l’enfermer dans une grille explicative et réductrice. Il s’agit plutôt d’esquisser des paris, d’ouvrir des questions, d’approcher ces zones au-delà du sens. Territoires qui m’aimantent précisément parce qu’ils se dérobent, là où l’indicible trace ses trames de passion.
L’écriture poétique convoque un décentrement : privée de réponses claires et satisfaisantes, la pensée conventionnelle finit, elle, par « donner sa langue au chat ». C’est dans ce frisson de l’inattendu que le terme desistance vient m’interpeller.
Désister sans se désister dessine un mouvement qui n’est jamais strictement actif ni passif. Cette oscillation m’invite à l’explorer dans l’intimité de l’écriture poétique. Désister du pouvoir sur la langue, c’est déplacer le sol même où nous demeurions captifs d’un modèle d’expression orienté vers la seule compréhension, vers la quête d’une confirmation de l’être dans la relation. Cette opération suspend la poursuite d’un lien illusoire de complémentarité avec un Autre qui, comme le rappelle Major, demeure « au moins double ».

Je me demande alors si la désistance dans l’acte poétique ne pourrait pas se lire comme ce geste de lâcher-prise face à la quête de consistance, de sens ou de complétude — cette quête si humaine et si trompeuse — pour se tourner vers la considération du réel. Non pas une renonciation héroïque ou divine, mais le travail discret par lequel on s’écarte de certaines fixités, une opération pulsionnelle où la pulsion de mort n’est pas l’adversaire de la vie, mais son élan vital. Un acte de séparation qui autorise le sujet à créer, se dépouillant du savoir préalable qui le maintenait accroché aux mêmes identifications. Peut-être est-ce pour cela que la rose de Cecília Meireles paie de ses propres pétales le prix d’offrir au vent ses parfums :
Ne t'afflige pas de la pétale qui vole :
ce n’est aussi être, que cesser d’être ainsi.
Roses tu verras, seulement de cendres froncées,
mortes, intactes dans ton jardin.
Je laisse du parfum jusque dans mes épines,
au loin, le vent parlera de moi.
Et par me perdre, c’est ainsi qu’on me souvient,
par me défeuiller, c’est ainsi que je n’ai pas de fin.
C. MEIRELES
L’écriture exige désistance. : que le moi de l’écrivain se retire un instant, laissant place à un être de manque, pour qu’il puisse advenir, enfin, comme poète. Et comment être autrement, sinon imaginairement ? Comment être, sinon par cet intervalle vide qu’aucun moi-tout ne saurait combler ? Ce moi, tissé d’images et épris d’unité — si attaché à l’Un — doit s'éclipser pour que le sujet puisse voguer dans un infini qui ne s’exprime ni en image ni en sens.
Sois ce qui renonce
Hautement :
Sans tristesse de ton renoncement !
Sans orgueil de ton renoncement !
Ouvre tes mains sur l’infini,
Et ne laisse de toi
Même pas ce dernier geste !
C. MEIRELES
De même que l’on n’est pas analyste à toute heure, je me demande s’il ne serait pas une vaine présomption de croire que l’on puisse être poète dans l’épaisseur même de sa chair. Il y aurait peut-être un grain de folie — de cette folie dont parle Lacan, celle d’un roi qui se croit roi — à se supposer poète par essence. Le poète ne serait-il pas plutôt un instant, un souffle, un effet de désistance ?
Je ne conçois donc pas l’écriture poétique comme l’écho d’un savoir technique ni comme la maîtrise sûre d’une langue et de ses formes — ce serait presque naïf, trop loin de ce qui s’y joue. Je la perçois comme une échappée hors de toute position de domination, puisque la langue, aussi garantie qu’une fausse monnaie, déjoue par essence tout contrôle.
Renoncer à assurer un sens, à garantir la « bonne monnaie », est peut-être la seule manière de parier sur les effets artistiques du langage. Derrida rappelle que rien ne garantit la valeur du mot — pas plus que celle de la monnaie : il circule dans un régime de crédit symbolique où le titre fait valeur sans garantir ce qu’il annonce. Peut-être est-ce pourquoi la poésie dépend de cette oscillation, de cette ambiguïté : chaque mot, comme chaque pièce, porte en lui une fausseté fondamentale et c’est en faisant le pari de ce risque que s’ouvrent les voies du poétique.
Ah ! Si nous pouvions nous organiser selon l’équilibre des étoiles, si exactes dans leurs constellations ?
Mais il semble que la grâce se situe dans un demi-jour.
Dans l’ambiguité.
Et les étoiles, pauvres petites, équilibrées mais qui tremblent tellement dans leur solitude.
L. FAGUNDES TELLES
La langue opère dans le vide, témoignant de notre incomplétude. Lorsque l’on cesse de vouloir assurer son destinataire, écrire la monnaie juste ou certifier son authenticité, on écrit à partir de l’équivocité fondatrice de l’être parlant. On trompe l’autre tout en se trompant soi-même. Et c’est dans ces intervalles de tromperie que la poésie s’insinue. La fausseté du langage n’est pas une tare : elle est la condition même de l’ex-sistence. C’est parce que le signe peut trahir ce qu’il semble valoir que la chaîne signifiante peut border le réel, maintenir la métonymie nécessaire au désir et ouvrir ainsi des vides où la création s’aventure.
Ex-sister comme poète, dès lors, requiert peut-être de ne pas prendre sa propre parole pour étalon-or, ni de supposer que l’effet ressenti en soi doive se répercuter à l’identique chez l’autre. Une écriture garantie — vraie, authentique, assurée — serait aussi mortifère qu’un lien sans manque, sans risque, sans faille. Sans manque, le désir se tait ; sans risque, la création s’éteint.
Ainsi, l’écriture poétique trouve chez Derrida et chez Lacan un écho vibrant : celui de l’impossibilité d’ancrer le signifiant, de garantir l’authenticité de ses effets. Nous écrivons peut-être parce qu'un réel impossible à saturer appelle les mots à le circonscrire. La langue, toujours un peu suspecte, ombre et simulacre, sabote tout modèle, toute formule, toute exactitude. Et c’est dans cette impossibilité fondatrice que la poésie prend son essor : en faisant travailler l’équivoque, l’intervalle où insiste l’impossible-à-savoir.
La plus grande richesse de l’homme,
C’est son incomplétude.
Sur ce point, je suis comblé.
Les mots qui m’acceptent tel que je suis – je ne les accepte pas.
Je ne supporte pas d’être simplement un être qui ouvre des portes,
Qui tire des leviers, qui regarde sa montre,
Qui achète du pain à six heures du soir,
Qui sort dehors, qui taille des crayons,
Qui voit le raisin, etc., etc.
Pardonnez-moi,
Mais j’ai besoin d’être d’autres.
Je veux renouveler l’homme en utilisant des papillons
M. BARROS
Je pressens alors que l’écriture poétique s’articule à travers des paris dont l’issue ne se révèle qu’après-coup, dans ce moment logique imprévisible, dans cet espace en suspens entre le texte et le lecteur. Peut-être est-ce cela même qui nous échappe qui nous destine à la poésie. Les pétales que nous perdons, les renoncements auxquels nous consentons, sont le prix à payer pour cet être qui advient à l’instant de l’écriture.
Amanda TELES ALBERTONI





