L'inquiétante étrangeté : de Freud au Mozambique avec la poésie de Mia Couto
- Amanda

- il y a 23 heures
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Mia Couto, figure singulière de la littérature lusophone, inscrit son œuvre dans l'hybridité propre aux réalités postcoloniales. Né en 1955 à Beira, au Mozambique, d’une famille portugaise, il porte en lui la tension identitaire d’un pays où le passé colonial et les langues multiples – plus de vingt en plus du portugais officiel – tissent un espace de convergences et de fractures. Cette complexité irrigue son écriture, lui conférant une texture où le familier se brouille, où l’inquiétante étrangeté, au sens freudien, se faufile dans la trame du quotidien.

Son recueil Le Chasseur d'éléphants invisibles invite à une errance dans un monde où l’ordinaire se dérobe et se mue en vertige. L’histoire du Mozambique, marquée par quatre siècles de colonisation portugaise, une guerre d’indépendance (1964-1975) et une guerre civile (1977-1992), constitue la toile de fond de ses nouvelles, où le passé et le présent se superposent dans un miroitement troublant. Ce feuilletage du temps inscrit l’inquiétante étrangeté non comme un simple motif littéraire, mais comme une expérience sensorielle : le lecteur se trouve d’abord immergé dans une apparente banalité, jusqu'à ce que l’horreur surgisse du familier lui-même, dans un retournement silencieux et implacable. À travers une écriture empreinte de poésie, Mia Couto évoque un monde où les repères familiers se troublent et où l’expérience de lecture devient un lent déplacement vers une zone d’incertitude.
D'abord, cette étrangeté surgit de la proximité troublante que Mia Couto instaure entre le lecteur et les personnages. Il nous invite à suivre les personnages, non pas en prenant leur place, mais en marchant à leurs côtés. Cette proximité naît de son écriture sensible, où les émotions de ses personnages se déploient avec une humanité désarmante. Ainsi, dans La robe rouge, l’auteur construit progressivement un climat de défamiliarisation : le lecteur se trouve d’abord immergé dans un narratif qui décrit la pluie, dans une banalité quotidienne, établissant un point commun entre le spectateur et le personnage, avant que ne s’y immisce une violence latente, un basculement irrévocable et brutal. L’effroi vient de la réalisation que l’horreur habite déjà notre monde, tapie dans la banalisation de certaines violences, dans l’ordinaire que nous préférons ne pas voir. Le familier se retourne contre lui-même : l’étrangeté naît de la prise de conscience que l’horreur s’inscrit dans le quotidien, qu’elle fait corps avec ce qui nous semblait ordinaire.

Ensuite, cette étrangeté se déploie dans la confrontation du lecteur à sa propre subjectivité. Ce qui est refoulé remonte à la surface, forçant le lecteur à affronter ce qu’il aurait voulu tenir à distance. La lecture des nouvelles ne nous laisse pas indemnes : elle nous force à voir ce que nous cherchons à ignorer. L’écriture de Mia Couto ne se contente pas de décrire les traumatismes de l’histoire ; elle nous oblige à regarder ce qui en nous, silencieusement, permet que certaines formes de domination et de souffrance perdurent. L’inquiétante étrangeté agit ici comme un miroir tendu vers le lecteur qui y discerne les zones d’ombre dont nous tentons de nous éloigner. On ne peut plus être sûr de nous-mêmes. Notre propre identité est mise en doute.
Cette dynamique se donne à voir dans l'épisode de l’inspecteur prétendant connaître Marito : le faux savoir sur l’autre, présenté comme une évidence, produit une violence insidieuse. Cette prétention à détenir un savoir absolu sur autrui est une forme de domination qui fige et aliène, résonnant avec la psychanalyse : enfermer l’analysant dans un savoir préconçu, c’est étouffer son émergence singulière, de l’enfermer dans un cadre aliénant.
Ainsi, Mia Couto déjoue les postures de spectateur passif. Il nous confronte à ce que nous préférerions taire et nous invite à interroger non seulement l’histoire et ses cicatrices, mais aussi les complicités tacites qui permettent la perpétuation de certaines formes d’oppression. L’atmosphère de menace est créée du côté même du lecteur, en même temps que la menace de l’histoire de guerre, qui déclenche la violence de l’effacement de la mémoire d’un peuple, est toujours présente dans les récits autour des personnages du livre.





